Drogue et violence politique au Pérou. Entretien avec Henri Favre

Entretien très intéressant sur les relations entre le Sentier Lumineux et le trafic de drogue, ce qui sera peut-être mon sujet de recherche des prochaines années si Sciences Po le veut bien…

Attention, l’article date de 1991, beaucoup de choses ont évoluées depuis.

Henri Favre est Directeur de recherches au CNRS, IHEAL.

C&C : La question de la drogue est souvent abordée, à propos du Pérou, sous l’ang1e du « narco-terrorisme », et des relations de complicité entre les mouvements de guérilla. Comme Sentier lumineux et les trafiquants de drogue. Peut-être serait-il bon de revenir brièvement sur le contexte et les conditions dans lesquels a émergé ce questionnement sur ln drogue au Pérou, afin de s’en distancer.

H. FAVRE : Dans le langage officiel du Pérou, celui du gouvernement comme de l’ensemble de la classe politique, l’expression « narco-terrorisme » revient fréquemment. Elle est même au centre d’un discours visant à discréditer le Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru (MRTA) mais surtout Sentier lumineux (SL) qui suscite beaucoup plus d’inquiétude et de crainte que son modeste rival. La relation d’ordre symbiotique que cette expression établit entre violence et drogue suggère que les mouvements insurrectionnels opérant dans le pays ne seraient, en définitive, que des bandes de narco-trafiquants encore plus redoutables que les autres, et que les insurgés, loin de poursuivre un objectif politique comme ils le proclament, ne tendraient qu’à des fins crapuleuses. En d’autres termes, la violence serait absolument dépolitisée et totalement criminelle.

Paradoxalement, le discours sur le « narco-terrorisme » est contredit de la plus flagrante manière par ceux-là même qui le tienne. Les stratégies que les forces de l’ordre mettent en œuvre contre l’insurrection et le trafic de la drogue reposent sur l’hypothèse qu’il n’y aurait pas de rapport entre les deux phénomènes. L’armée combat le Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru et Sentier lumineux sans toucher aux narco-trafiquants ni à leurs intérêts. Et jusqu’à ce qu’un général d’active soit nommé à la tête du ministère de l’Intérieur par le président Fujimori en juillet 1990, la police traquait les narco-trafiquants en évitant de s’attaquer aux insurgés. Elle était d’ailleurs incitée à s’en tenir à cette ligne de conduite par le gouvernement des Etats-Unis qui lui apportait une aide modeste mais appréciée par temps de pénurie. Aujourd’hui encore, les autorités américaines veillent à ce que les personnels et les matériels mis à la disposition des Péruviens pour lutter contre le trafic de la drogue ne servent pas à réprimer les mouvements insurrectionnels. Elles craignent non sans raison que leur pays ne soit entraîné à son insu dans un conflit qui changerait alors de nature. Mais pourront-elles longtemps continuer d’agir en fonction d’une perception aussi schizophrène de la situation locale ?

C&C- Quelles sont les pratiques sociales effectives des organisations comme Sentier lumineux ou le Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru à l’égard des narcos et quels types de relations entretiennent ces acteurs aux univers sociaux si différents tant dans l’origine sociale, l’idéologie, les motivations?

H. F : Bien qu’elle ait considérablement augmenté au cours des quinze dernières années, la production péruvienne de coca demeure localisée dans les trois zones du versant amazonien des Andes où l’arbuste Erythroxylon coca est traditionnellement cultivé. Ces zones sont, du sud au nord : la vallée de la Convención, dans le département de Cuzco ; la vallée de l’Apurimac, dans le département d’Ayacucho ; et la vallée du Huallaga, dans les départements de Huánuco et de San Martín. De l’une à l’autre, la relation entre drogue et violence varie.

La coca produite par la vallée de la Convención continue d’être en partie captée par l’Empresa nacional de coca (ENACO) société à travers laquelle l’État s’efforce d’exercer un monopole de plus en plus fictif- et c’est elle qui satisfait à l’essentiel de la demande licite. Néanmoins, une part croissante de la production échappe à l’ENACO. Elle est clandestinement envoyée hors de la zone où elle sert à l’élaboration du sulfate de cocaïne. La vallée de la Convención, en effet, ne possède pas de véritable industrie de la pâte base. Par ailleurs, son intérêt stratégique est faible. Ni Sentier lumineux ni le Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru n’y déploient d’activité militaire.

En revanche, la production de coca de la vallée de l’Apurimac alimente sur place une industrie de la pâte base prospère qui est majoritairement entre les mains de Péruviens. Le Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru n’a jamais été présent dans cette zone, pas plus que dans le reste du département d’Ayacucho.

Sentier lumineux en a été expulsé par les groupes paysans d’autodéfense que la marine a créés dès 1983 sous le nom de Comités de défense civile, et dont le chef – le fameux « commandant Huayhuaco » – passe pour être un des patrons du cocabusiness local. Cependant, s’ils ne contrôlent plus les producteurs, les sentiéristes contrôlent les intermédiaires qui réceptionnent la pâte base à Ayacucho et qui l’expédient ensuite à Lima d’où elle est acheminée vers les laboratoires colombiens via l’Équateur. Ils perçoivent une sorte de droit d’entrée en ville, tandis que les forces de l’ordre lèveraient l’équivalent d’une taxe de sortie. On voit mal, en effet, comment le sulfate de cocaïne introduit nuitamment dans la cité en état de siège par une myriade de passeurs pourrait la quitter en camions de charge ou en avions de ligne sans la complicité de militaires de tous rangs.

C’est cependant dans la vallée du Huallaga que la production de coca et de sulfate de cocaïne a le plus progressé depuis 1975. Estimée alors à moins de 3 000 hectares, la surface plantée de coca s’élève à près de 120 000 hectares aujourd’hui, et elle continuerait de croître à un rythme supérieur à 10 % l’an. Le Huallaga est actuellement la première zone cocalera du Pérou et du monde. La quasi-totalité des feuilles récoltées est absorbée par l’industrie de la pâte base que les Colombiens ont installée autour de Tingo María, de Tocache et d’Uchiza, et qu’ils contrôlent encore majoritairement. Le sulfate de cocaïne est directement exporté en Colombie par une flotte de petits avions ayant chacun une capacité d’emport de 350 à 500 kilos et disposant d’un réseau de 150 à 180 pistes d’atterrissage ouvertes dans la forêt.

Sentier lumineux est intervenu dans la partie supérieure de la vallée du Huallaga dès 1982, amenant le gouvernement à décréter l’état d’urgence dans la zone en 1984. Trois ans plus tard, il relançait son offensive et arrivait à substituer son propre pouvoir à celui de l’État, de sorte que le haut Huallaga devenait une « zone libérée » au sens maoïste de l’expression. En échange d’une garantie d’approvisionnement, les narco-trafiquants se sont vu obligés d’offrir de meilleurs prix aux petits producteurs de coca sur lesquels ils exerçaient souvent des pressions armées. Ils ont également été contraints de désarmer leurs milices et de placer toutes leurs installations sous la protection de l’insurrection. Enfin, ils ont dû accepter de verser l' »impôt révolutionnaire » sous la forme d’une taxe de décollage frappant les avions chargés de pâte base, taxe qui se monterait à 4 000 dollars. Trois bandes de narco-trafiquants tentèrent de résister : elles furent impitoyablement massacrées.

Sentier lumineux assure donc la régulation de l’économie de la coca dans le haut Huallaga. Mais, en même temps, il veille à ce que toute la pâte base produite dans la zone soit effectivement exportée à l’étranger, et qu’il n’y en ait point qui s’écoule sur le marché interne. Formellement interdites par l’insurrection à l’intérieur des frontières nationales, la vente et la consommation de drogue sont immédiatement punies de mort. Dans l' »État de Nouvelle Démocratie » que les sentiéristes prétendent instaurer, il y a peut-être place pour les producteurs de pâte base, mais il n’y en a certainement pas pour les dealers ni pour les « camés ».

On évalue entre 100 et 150 millions de dollars le revenu que Sentier lumineux tire annuellement du cocabusiness dans le seul Huallaga. Reste à savoir ce qu’il fait d’une telle rente qui ne l’a pas amené à modifier sa position doctrinale voulant que les armes ne soient jamais achetées, mais conquises sur l’ennemi. A cet égard, deux hypothèses qui restent à vérifier peuvent être avancées :

Sentier lumineux utiliserait l’argent de la coca pour étendre ses réseaux de soutien aux familles des militants et pour développer ses actions d’aide sociale et économique, notamment dans les bidonvilles de Lima, en vue d’élargir son audience dans les milieux paupérisés ; il l’emploierait aussi pour financer le Mouvement révolutionnaire internationaliste, cette cinquième Internationale d’obédience maoïste qui manifeste une surprenante indulgence envers ses membres péruviens dont elle semble loin de partager toutes les opinions.

Quant au Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru, il est arrivé dans le moyen Huallaga en 1987, alors que Sentier lumineux était déjà bien implanté dans la partie supérieure de la vallée, avec l’idée de détruire l’industrie de la pâte base et même d’éradiquer la culture de la coca. Cette idée de croisade antidrogue n’a pas tenu longtemps. D’une part, mal formés idéologiquement une partie des militants qui devaient assurer le soutien de la guérilla à partir des villes s’est laissée séduire par les perspectives qu’offrait le cocabusiness. D’autre part, mal préparée militairement, la guérilla n’est jamais parvenue à mettre sérieusement en danger les intérêts des narco-trafiquants, mais elle a constitué une menace suffisante pour conduire ces derniers à resserrer leurs liens avec les forces de l’ordre. Elle n’a pas non plus réussi à contenir Sentier lumineux, qui la rejette de plus en plus au nord, au-delà de Juanjui, vers Rioja, Moyobamba et Tarapoto, et qui vise à soumettre l’ensemble du Huallaga à son pouvoir.

C&C- L’enjeu territorial et le contrôle des populations sont-ils des objectifs prioritaires pour ces acteurs? Les narcos ont semble-t-il besoin d’une base territoriale sûre, et de populations directement sous le contrôle de leurs propres milices armées ; mais, par ailleurs, pour le profit, ils ont tendance à céder sur le contrôle territorial face aux groupes de guérillas. Les réactions des populations locales sont diverses. Comment s’organisent-elles face à ces divers groupes? Quel est le rôle par exemple des syndicats au niveau local, et des municipalités? Y a-t-il allégeance au pouvoir central, à l’État, et refus de coopération avec les guérillas et les narcos ou inversement, n’y a-t-il pas intérêt pour ces populations à accepter un contrôle politique des guérillas, leur garantissant un prix minimum face aux narcos et la possibilité de continuer à cultiver la coca face au gouvernement?

H. F. : La vallée du Huallaga et la vallée de l’Apurimac présentent de nombreux traits géographiques, sociaux et humains communs. L’une et l’autre sont des zones de colonisation agricole récente. Toutes deux ont été peuplées par des migrants descendus des vieilles communautés agraires moribondes des hautes Andes au cours des dernières décennies. Cette population pionnière composée essentiellement de petits et de moyens paysans qui sont propriétaires de leur terre et qui manifestent dans leur comportement un farouche individualisme est naturellement peu réceptive aux messages révolutionnaires, quel que soit leur contenu. Et pourtant, alors que dans l’Apurimac elle résiste victorieusement à Sentier lumineux, dans le Huallaga elle se soumet sans enthousiasme mais de bon gré à l’autorité sentiériste.

Cette différence d’attitude tient à la situation particulière que connaît la paysannerie du Huallaga. Depuis la fin des années 1970, celle-ci est confrontée à une double menace. En premier lieu, le gouvernement, sous la pression des Etats-Unis, relance périodiquement sa lutte contre le trafic de drogue en s’attaquant à la culture de la coca. L’opération Verde Mar en 1979 et la série des opérations Condor au cours de la décennie suivante n’aboutissent peut-être qu’à la destruction de quelques milliers d’hectares de cocales par arrachage des arbustes à la main. Elles n’entretiennent pas moins la paysannerie dans un climat d’insécurité. L’inquiétude – et la colère – des paysans atteint son paroxysme en mars 1989, quand les autorités de Lima font tester près de Tingo Maria un puissant défoliant, le Spike, qui peut être répandu d’avion et qui permettrait d’anéantir en quelques jours d’immenses surfaces plantées en coca. Cette expérience à laquelle une grande publicité est faite, sans doute pour donner le change à l’ambassade américaine, contribue à affermir le pouvoir que Sentier lumineux a acquis dans la zone. Elle provoque, en effet, la mobilisation générale de toute la population derrière les sentiéristes, qui manipulent à leur profit les craintes diffuses que le Spike inspire. Il convient d’observer que toutes les tentatives accomplies par le gouvernement pour réduire la culture de la coca n’ont eu lieu que dans la vallée du Huallaga. Elles n’ont pas affecté l’Apurimac dont on parle d’ailleurs très peu comme d’une zone cocalera.

Les narco-trafiquants colombiens représentent la seconde menace à laquelle la paysannerie du Huallaga doit faire face beaucoup plus directement que la paysannerie de l’Apurimac. Afin d’assurer la régularité de leurs approvisionnements, les narco-trafiquants s’efforcent d’entraîner les petits producteurs de coca dans leur dépendance, et ils n’hésitent pas à recourir à la violence pour contraindre ces derniers à céder leur récolte à des prix arbitraires. L’intervention de Sentier lumineux a désamorcé ce conflit qui avait déjà abouti dans certains endroits à l’imposition d’un régime de terreur par les hommes de main des patrons de l’industrie de la pâte.

En prenant en charge la régulation de tout le cocabusiness, sentiéristes ont amélioré les conditions de vente de la coca ; ils ont restauré l’autonomie commerciale des producteurs ; bref, ils ont équilibré le rapport des forces sociales dans la zone. La paysannerie est consciente qu’une défaite de Sentier lumineux risque de la faire retomber sous la coupe des narco-trafiquants alliés ou non avec les forces de l’ordre. C’est pourquoi ils font en sorte qu’elle ne se produise pas, tout en refusant de s’identifier à la cause sentiériste.

La tutelle à laquelle Sentier lumineux soumet ses protégés est lourde cependant. A la différence du mouvement révolutionnaire Tupac Amaru qui, dans le moyen Huallaga, cherche à capter l’allégeance des autorités locales, à influencer les organisations syndicales et à canaliser les mouvements populaires, Sentier lumineux impose brutalement son ordre social et moral. Partout, maires, juges de paix et conseillers municipaux sont déchus et éventuellement traduits devant un « tribunal populaire » pour répondre de leurs actes. Les municipalités sont remplacées par des « comités populaires » qui gèrent les services publics (école, dispensaire, etc…), résolvent les différends, font régner sur les mœurs un esprit puritain. Les maisons de prostitution sont fermées, la consommation d’alcool est réglementée, le jeu interdit. Toute activité politique, syndicale ou associative autonome est bien évidemment proscrite. La protection sentiériste se paye de contraintes qui pourraient à la longue engendrer la lassitude.

C&C- Les populations vivent-elles le fait de cultiver la coca et de la transformer en pâte base de cocaïne sous le mode de la bonne conscience, sous celui de la culpabilité morale, sous celui des impératifs de survie économique, de l’abandon de l’État central et de sa répression incontrôlée… ou selon un mix de ces modalités?

H. F. : Les paysans des Andes cultivent la coca depuis 4 ou 5 000 ans, et ils en mâchent la feuille depuis encore plus longtemps peut-être. Dans la civilisation andine, la coca a revêtu de tout temps une singulière importance. Bien de prestige, elle est toujours associée étroitement au pouvoir et à la religion. Elle sert d’étalon d’échange dans les transactions économiques qui se réalisent sur la base du troc. Elle intervient dans le diagnostic de la maladie comme dans le traitement des malades. A ceux qui savent la lire, elle permet de connaître l’avenir. Les spécialistes du surnaturel l’utilisent dans la préparation des offrandes rituelles qui éloignent les esprits mauvais, protègent le troupeau et garantissent la récolte. Tout en contribuant à frayer à l’homme le chemin des dieux, la coca facilite la relation des hommes entre eux. Elle est le lubrifiant social par excellence. Pas de cérémonie, de fête ou de simple réunion familiale, en effet, où elle ne circule pour faire tomber les tensions, oublier les différends et régner la paix. Pas de journée de labeur, non plus, qui ne soit rythmée par des pauses masticatoires à l’occasion desquelles elle vient tromper la faim et effacer la fatigue du travailleur. La bourse contenant les feuilles de coca représente un indispensable accessoire qui complète le vêtement masculin. Parce qu’ils s’inscrivent tous peu ou prou dans la tradition culturelle andine, les producteurs de coca n’éprouvent nul besoin de légitimer leur activité. Il existe toutefois plusieurs versions d’un discours légitimateur de la production de coca qui circulent au Pérou. La version vulgaire de ce discours, celle que popularise Sentier lumineux notamment, joue sur le sentiment national (« notre coca », « la plante sacrée des Incas », « cette richesse nationale que l’étranger veut nous empêcher d’exploiter »). Beaucoup mieux articulée, une autre version est construite par les scientifiques sociaux, en particulier les anthropologues. Elle allègue que la coca n’est pas plus responsable de la cocaïnomanie que le raisin n’est responsable de l’alcoolisme ; qu’elle constitue un des symboles identitaires essentiels de l’ethnicité andine ; et que, par conséquent, procéder à son éradication reviendrait à commettre un ethnocide. On trouvera cette version savante exposée dans les trois publications que l’Institut indigéniste interaméricain, agence spécialisée de l’Organisation des États américains, a consacrées à la défense et l’illustration de la coca au cours des dernières années. Seulement les anthropologues oublient peut-être que le « boom » que la coca connaît depuis une quinzaine d’années résulte avant tout de la réponse positive de paysans traditionnels andins à une demande qui n’est ni traditionnelle ni andine. Il est déterminé par le prix auquel les narco-trafiquants consentent à payer la feuille. Bien qu’il ait sensiblement baissé en trois ou quatre ans, ce prix se situe à un niveau très supérieur à celui que peuvent atteindre les autres productions agricoles comme le café, le cacao ou le maïs auxquels les sols du versant amazonien conviennent généralement bien. Il s’ensuit que le paysan est incité à réduire la part de son exploitation qu’il consacre à ces produits et à planter de la coca à la place. L’incitation à la substitution des cultures au profit de la coca est devenue encore plus forte, aujourd’hui que la société publique de commercialisation des denrées agricoles, ENCI, ne remplit plus sa mission. D’une part, à cause de l’état de ses camions – qui ne sont plus réparés – et de l’état des routes – qui ne sont plus entretenues -, ENCI n’est plus en mesure d’enlever toute la production et de l’acheminer vers les grands centres urbains de la côte. D’autre part, en raison de la crise financière qu’elle traverse l’entreprise tend à différer ses paiements. Elle oblige les producteurs à attendre de longs mois un chèque que l’inflation galopante aura amputé de la moitié ou des deux tiers de sa valeur quand il arrivera entre les mains de son destinataire. Ainsi, de plus en plus coupé du marché national, le versant amazonien se convertit à la monoculture de la coca, seul produit qui trouve un débouché local et que l’acheteur paye cher, comptant et en dollars.

C&C- Maintenant que nous comprenons mieux les rapports locaux, peut-on dire quelques mots du rapport à l’État péruvien, tout d’abord sous l’angle des relations de la classe politique péruvienne et des narcos, et ensuite sous celui de la transnationalité? En dehors des zones de production de la coca, a priori, plutôt sous contrôle des guérillas que du gouvernement, existe-t-il des liens avec une « mafia » péruvienne? Que représente, pour le Pérou, l’argent de la drogue? Les zones de production sont-elles intégrées de fait à l’économie des cartels de lu Colombie ou y a-t-il des réinvestissements de l’argent de la drogue dans l’économie légale?

H. F. : A la fin des années 1970, un certain Carlos Lanberg Meléndez, titulaire de divers passeports, entreprend de se hisser au dessus de sa condition de petit patron du cocabusiness. Il y réussit assez bien grâce aux liens qu’il noue à Lima dans certains milieux de la dictature militaire expirante. Incarcéré sous inculpation de trafic de drogue en 1980, il est immédiatement remis en liberté par le ministère de l’Intérieur du général Morales Bermúdez dont il est devenu proche. Il ne contribue pas moins au retour de la démocratie en finançant avec libéralité la campagne électorale de l’Alliance populaire révolutionnaire américaine (APRA) et de son candidat à la présidence, Armando Villanueva. Mais c’est Fernando Belaúnde et l’Action populaire qui l’emportent finalement. Lanberg tombera un peu plus tard, et il ne trouvera personne pour le tirer d’affaire cette fois. En 1985, celui qui était peut-être devenu le premier exportateur de sulfate de cocaïne se verra infligé 14 ans de détention.

Sous la présidence de Belaúnde, un autre petit patron de la drogue, Reynaldo Rodríguez López, qui nourrit la même ambition et manifeste le même talent pour l’assouvir, arrive à s’insinuer dans la haute administration. En 1983, il n’est rien moins que conseiller auprès du directeur général de la police. Ses fonctions le mettent en rapport avec les principaux dirigeants politiques et l’aident à entrer dans l’entourage du ministre de l’Intérieur, Luis Percovich, qui prendra Rodríguez avec lui l’année suivante, quand il deviendra chef du gouvernement. L’influence qu’il a acquise et dont il se sert pour étendre ses intérêts économiques lui vaut le surnom de « Parrain ». Elle ne l’empêchera pas, cependant, de tomber à son tour. En 1989, le « Parrain » sera condamné à 25 ans de prison. Que d’autres tentatives aient été faites par des narco-trafiquants en vue d’infiltrer la classe politique, c’est possible. Qu’elles aient mieux réussi n’est pas certain. Même si quelques députés ou sénateurs entretiennent des relations plus ou moins étroites avec le cocabusiness, on ne peut parler au Pérou d’un « parti de la drogue » comme il en existe dans certains pays voisins. L’absence de représentation politique du cocabusiness s’explique par la relative faiblesse des narco-trafiquants locaux. Il n’y a pas, en effet, de filière péruvienne de la drogue que ces derniers contrôleraient, mais une filière transnationale à l’intérieur de laquelle ils interviennent en amont, seulement en tant que producteurs de la matière première (la feuille de coca) et fournisseurs du produit semi-fini (la pâte base). Les narco-trafiquants du Pérou sont dépendants des cartels colombiens, qui captent la pâte base, la raffinent dans leurs laboratoires, commercialisent la cocaïne sur les marchés d’Europe et d’Amérique du Nord, et perçoivent l’essentiel des profits. D’autre part, l’industrie de la pâte base, qui était à l’origine entre quelques mains, s’est assez largement déconcentrée. Elle repose sur une technologie relativement simple dont la mise en œuvre ne suppose qu’un modeste investissement. Beaucoup de gros ou de moyens cultivateurs de coca soucieux, d’ajouter de la valeur à leur récolte, ont accédé à cette technologie et produisent eux-mêmes la pâte base. La multiplication des petits laboratoires installés sur les lieux de production de la feuille répond également au besoin de réduire le coût du transport afin de faire face à la chute du prix de la cocaïne. Sa conséquence est d’empêcher la cartellisation de la production du sulfate de cocaïne et de rendre difficile l’émergence de grands patrons dans le secteur.

Toutefois, si les narco-trafiquants ne semblent pas avoir l’influence politique qu’on est parfois tenté de leur attribuer, le cocabusiness pèse d’un poids économique qu’aucun gouvernement ne peut se permettre d’ignorer. Il entre pour plus de 60 % dans la composition de la PIB des départements d’Ayacucho, San Martín et Huánuco. Il fournit directement des emplois à plus de 300 000 personnes et en fait vivre au moins 2 millions d’autres. Le montant des devises qu’il génère est estimé entre 0,8 et 1,2 milliard de dollars par an, ce qui représente le tiers de la valeur des exportations légales. En abolissant le contrôle des changes, le gouvernement a peut-être moins cédé aux pressions du FMI qu’à la nécessité d’attirer ces coca-dollars sur un marché auquel la Banque centrale de réserve vient actuellement s’approvisionner. Ce marché parallèle, qui constitue un système de blanchiment légal de l’argent de la drogue, fixe les taux de change et exerce ainsi une influence déterminante sur la politique monétaire, financière et économique. En 1567, un haut fonctionnaire espagnol, Juan de Matienzo, écrivait que « sans la coca il n’y aurait pas de Pérou ». La formule est plus valable aujourd’hui que jamais.

On comprend mieux alors l’ambiguïté de l’attitude gouvernementale envers le cocabusiness. D’une part, le gouvernement doit prendre publiquement position contre les narco-trafiquants et la culture de la coca, et même faire mine de les combattre. Mais d’autre part, il ne peut qu’adopter une attitude tolérante, voire compréhensive, envers un secteur économique dont le pays est devenu si dépendant. En tout cas, aucun gouvernement n a jamais cherché à empêcher les entreprises publiques Petroperú et Centromín de vendre dans le Huallaga, et à des prix subventionnés, les 60 millions de litres de kérosène et les 35 millions de litres d’acide sulfurique que requiert chaque année l’élaboration de la pâte base.

C&C- Peut-on dégager quelques tendances, pour les années à venir, concernant la politique gouvernementale, le développement des zones de production…

H. F. : La stratégie antidrogue que les Etats-Unis veulent imposer au Pérou et que les Péruviens font semblant d’accepter est une supply-side strategy. Elle prétend supprimer l’offre de cocaïne en s’attaquant aux narco-trafiquants mais d’abord et surtout aux producteurs de coca. Dans la filière de la drogue, en effet, ceux-ci sont beaucoup plus vulnérables que ceux-là, dans la mesure où ils n’ont pas les moyens d’éviter la détection de leurs cultures, ni de suborner des autorités policières de rang élevé. Mais si les tentatives d’éradication de la coca aboutissaient à des résultats dans certains endroits, la diminution de l’offre de feuilles qui s’ensuivrait provoquerait une augmentation des prix, ce qui inciterait de nouveaux producteurs à entrer sur le marché. La production de feuilles ne serait que délocalisée. Réprimée ici, elle surgirait ailleurs, avec d’autant plus de facilité qu’est grande la disponibilité des terres aptes à la culture de la coca.

Remplacer la coca par d’autres cultures (café ou cacao), c’est-à-dire inverser le sens de la substitution qui s’opère actuellement, ne serait théoriquement possible que si quatre conditions étaient réunies. Il faudrait à la fois : 1/ que le producteur bénéficie d’une assistance technique et financière lui permettant d’élever fortement sa productivité ; 2/ qu’il reçoive 80 % du prix final de sa production, au lieu de 20 % ou moins aujourd’hui ; 3/ que le prix de la feuille de coca reste à son bas niveau de 1989 ; et 4/ que les cours du café et du cacao se maintiennent à leur niveau historique. Autant dire que, aussi longtemps que la demande de cocaïne restera forte dans les pays consommateurs, la coca conservera son énorme avantage comparatif et qu’elle continuera d’être cultivée sur le versant amazonien des Andes péruviennes, même si cette région devait réintégrer l’espace économique et politique national par suite d’une défaite militaire des mouvements insurrectionnels que rien ne laisse au demeurant présager.

Source : Didier Bigo, « Drogue et violence politique au Pérou. Entretien avec Henri Favre », Cultures & Conflits, 03, automne 1991, [En ligne], mis en ligne le 31 mars 2006. URL : http://www.conflits.org/index2017.html. Consulté le 24 juin 2009.

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Ventanilla, guichet péruvien

Chaque pays a son bout du monde. Au Pérou la fin du monde pourrait s’appeler, Ventanilla. Le mot est trompeur. Ventanilla, en français, c’est un guichet. Un endroit où l’on est pas toujours bien reçu. Mais un endroit utile, où on vous glisse un quelque chose dont vous avez bien besoin. Le Ventanilla péruvien est aux antipodes de ces réalités administratives. C’est un lieu indéfini et indéfinissable, pourtant habité par 300 000 habitants. Le chiffre lui-même n’est pas certain. Seul le lieu est bien réel, mais sans limites. On n’y entre, comme on en sort, sans le savoir.

Ventanilla, est une sorte d’écart à 10 kilomètres au nord d’El Callao. Le port de Lima, El Callao, déjà n’a rien de l’exotisme andin imaginé par Hergé. Le  » temple du soleil  » et les cocotiers relèvent de la fiction dessinée. El Callao est un port colonial doté de restes, à la splendeur dégradée. La ville brinquebalante, accuse ses rides. Elle  » fait  » son âge et attend l’argent de l’UNESCO. C’est plus au nord, au-delà des raffineries, des amas de conteneurs et des murs aveugles, cachant mal usines et fabriques improbables, que commence l’outre ville, Ventanilla.

Sous l’épaisseur ouateuse de faux nuages et de vraies brumes, sur des vals de collines secs et sableux, disparaissant sous les eaux en bout de plage, un amoncellement de cases est posé en alignements discontinus, sur des kilomètres. Végétaux, bois de palette, couvertures constituent le domaine des plus démunis. Les plus débrouillards, les vieux Ventanilleros ont thésaurisé des briques. Brique à brique ils ont monté des murs de hauteur variable, inachevés, et pour certains partiellement peints. Côté bois et végétaux, des pistes plus ou moins carrossables assurent une voie de passage aux piétons et aux carrioles les plus inattendues. Côté brique une route asphaltée où pétaradent les taxis cholos et les minis bus surchargés. Et comme pauvreté ne rime pas toujours avec bons sentiments les anciens accaparent pour le revendre aux nouveaux arrivants le bois de palette récupéré à El Callao.

Ventanilla c’est une histoire des malheurs du Pérou. Des vagues successives de migrants ont fini là après chaque crise économique et au plus fort des affrontements à l’époque de Sentier Lumineux. D’autres ont été chassés par la rénovation urbaine, de Lima à 30 kilomètres. Et encore d’autres ont été chargés manu militari du temps d’Alberto Fujimori dans des camions. Ils les ont conduit du bidonville, mondialement connu d’El Salvador, pour les abandonner sur un bout de sable de Ventanilla, 30 kilomètres plus haut. Il y a là d’un  » quartier  » à l’autre des Indiens de la forêt vierge, venus des confins brésiliens, des aymaras de la Montagne, des vieux limeños, des gens de la côte.

Plus de la moitié de la population n’a pas d’eau courante. L’eau est distribuée par des camions citernes. Il n’y a pas d’égouts. 80% de la population est au chômage ou vit de petits métiers. Le maire, Juan José Lopez, athlétique quinquagénaire, ne se laisse pas démonter. Il n’a pas voté aux dernières élections. Il a levé les bras pour appeler les indécis à soutenir sa candidature, à la fin d’un meeting, deux jours avant la consultation. Quand il a ramené ses bras le long du corps, il s’est aperçu qu’un camarade de liste avait profité de ses élans civiques pour lui soustraire son portefeuille.  » C’est vrai  » dit-il,  » la convivialité avec des gens qui ne se connaissent pas, qui viennent de partout, avec la pauvreté et l’absence de travail, n’est pas extraordinaire « .  » Le plus désespérant « , ajoute-t-il,  » c’est l’abandon « .  » Nous sommes oubliés par l’Etat. On nous promet un hôpital depuis plusieurs années ce qui ne serait pas du luxe pour nos 300 000 habitants. L’année prochaine on devrait poser la première pierre d’une maternité. Un accidenté, un grand malade ici meurt. « . «Mais le plus grave c’est qu’on est ignoré des associations de solidarité internationale ». « Alors on fait avec les moyens du bord. Seuls 20% des gens payent l’impôt. Avec ça on arrive à distribuer gratuitement 30 000 verres de lait tous les matins. On a acheté du matériel permettant de construire des préfabriqués pour abriter les enfants qui travaillaient dans des écoles insalubres. Pour le reste on réunit les gens par quartiers et on essaie de monter avec eux un budget participatif, d’établir des priorités ».

A l’autre bout de la ville, à San Isidro et Miraflores, le Grand Golf alterne avec des hôtels de  » classe « , des tours de verre, des centres commerciaux qui n’ont rien à envier avec ceux de Miami. Tous les noms du chic et de la mode internationaux alternent d’une rue et d’une boutique à l’autre. Les trottoirs bien peignés, d’herbe fraîche, ou de carreaux bien aplanis, sont égayés de palmiers et la nuit de lampes créatrices de formes esthétiquement exquises. Dans cet autre Lima, policé et urbain, le Pérou a beaucoup de guichets, et peu de problèmes. Entre les deux une frange de quartiers hésitants, alternent immenses salles de jeux, ruisselant de néons agressifs, chifas- restaurants chinois, et les maisons de tous ceux qui peinent à joindre les deux bouts. Excédés par l’insécurité, ils ont ici et là d’autorité grillagé leurs rues, dont l’accès est confié à des sortes de concierges payés pour veiller au bon grain.

Tous pourtant sont citoyens de la République du Pérou. Tous, en principe égaux devant la loi, doivent élire en 2006 leur prochain Président de la République. L’actuel, Alfredo Toledo, a déçu. Il a beaucoup promis. Mais seule la queue s’est allongée devant des guichets désespéramment vides. Il n’a plus que 8% des intentions de vote. Les autres, les autres candidats, sont tout aussi critiques que les citoyens de base. Mais qu’ont-ils à offrir ? A Ventanilla, de toute façon bien que le vote soit obligatoire, les gens n’ont pas l’intention de gaspiller leurs soles pour acheter leur carte d’électeur. Beaucoup ne voteront pas. Ailleurs on espère et on attend. On attend des hommes nouveaux. Mais pour l’instant, il n’y en a pas. La boite à malice des sondages donne à parts égales, Alfredo Panagua, ancien président ; Alan Garcia, ancien président ; Alberto Fujimori, ancien président ; Lourdes Flores, ancienne candidate aux élections présidentielles. Et les propositions, dépassant l’invective et les plans sur la comète se font attendre. Conscient de l’impasse politique et de l’insatisfaction sociale, Toledo tente d’occuper les tréteaux en donnant aux péruviens un  » méchant  » à croquer, le Chili. Il a gratté ces dernières semaines sur les vieilles blessures léguées par la guerre du Pacifique, gagnée en 1881 par le Chili, sur ses voisins bolivien et péruvien. Le remède n’a pas bien pris. Les Péruviens plus sensibles aux nourritures terrestres auxquelles ils aspirent avec une impatience grandissante qu’aux réparations patriotiques d’hier n’ont pas bien mordu à l’hameçon.

D’après les organisations de conjoncture internationale l’année écoulée a été très bonne pour l’économie péruvienne. Les fondamentaux sont excellents. Les matières premières, activité d’exportation principale, ont fait un bond significativement élevé. Quand aux vrais problèmes du pays ils ne sont peut-être pas à Ventanilla, là où une observation trop terre à terre voyait un déficit social durable, insoutenable, bombe à retardement social et politique. Si l’on en croit un titre à grand tirage de la presse chicha, (populaire), El Chino, publié début mai, « Américains et Russes tortureraient des martiens prisonniers »… La lecture complète de l’article supposait bien sûr de passer au guichet du vendeur. A Ventanilla, malheureusement quasiment personne, n’a pu accéder à cette information, faute d’argent.

Jean-Jacques Kourliandsky / Espaces latinos / juin-juillet 2005

Source : IRIS : Institut de Relations Internationales et Stratégiques

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Lima 1964, la naissance du mythe de la violence des hinchas latinos

Le 23 mai 1964, dans le cadre du tournoi pré-olympique destiné à désigner les représentants de l’Amérique du Sud aux Jeux de Tokyo, le match opposant les équipes amateurs du Pérou et de l’Argentine est décisif : en cas de victoire ou de match nul, les Péruviens obtiendront leur billet pour le Japon. Loin d’être un rencontre de premier plan, le match retient pourtant toute l’attention populaire. Même s’il ne s’agit que de l’équipe « B », sa bonne tenue lors du tournoi passionne des Péruviens grands amateurs de football et apporte quelque crédit au fragile gouvernement démocratique. En effet, si depuis le début du siècle, comme dans la plupart des Etats d’Amérique latine, la vie politique au Pérou est scandée par une succession de coups d’Etat militaires, entre 1963 et 1968, l’élection de Fernando Belaúnde Terry ouvre une parenthèse démocratique annonçant des réformes sociales, plus de justice et de liberté.
Le but égalisateur de Lobat (Pérou) annulé par l’arbitre uruguayen Razos. Photo – Droits réservés

Enjeu sportif secondaire, climat politique et social plutôt apaisé : rien donc ne préfigure la catastrophe – la plus meurtrière de l’histoire du football – qui va se dérouler dans l’enceinte de l’Estadio Nacional de Lima ce dimanche 23 mai en présence de 50 000 spectateurs. Alors qu’il ne reste que quelques minutes à jouer, l’Argentine mène un but à zéro et les attaquants péruviens font le siège des buts adverses. A la suite d’un cafouillage, le ballon arrive dans les pieds de l’ailier gauche Lobaton qui parvient à catapulter la balle au fond des filets argentins. Une clameur jaillit des tribunes, immédiatement suivie d’une autre : l’arbitre uruguayen Angel Eduardo Pazos vient d’annuler le but pour une faute imaginaire. Au bout de quelques minutes de confusion, alors que joueurs et dirigeants péruviens en sont encore à protester, deux spectateurs, dont on apprendra par la suite qu’ils étaient bien connus des services de police, parviennent à escalader le grillage et, armés de bouteilles de verre brisées, à pénétrer sur la pelouse pour s’en prendre à l’arbitre. Le match est arrêté et aussitôt, plusieurs policiers interviennent avec une brutalité proche du lynchage : coups de pied, coups de poing, matraquage. Les deux hommes, inertes, sont traînés sans ménagement vers les vestiaires sous le regard de la foule.
Ces actes de répression ont un effet immédiat. De nombreux supporters, déjà excités par la tournure du match, se déchaînent : incendies, jets de bouteilles, les briques de soutènement du grillage démantelé sont utilisées comme pavés. En guise de riposte la police tire des coups de feu en l’air, lance de grenades lacrymogènes. Face à ce déferlement de violence, la panique gagne les tribunes. La plupart des spectateurs tentent de fuir vers la sortie, mais les grandes portes en fer donnant sur l’avenue de la République restent inexplicablement fermées provoquant un goulot d’étranglement fatal pour plusieurs centaines de spectateurs. La scène est atroce : enfants piétinés, femmes projetées des travées vers le sol en ciment, personnes écrasées, étouffées ou asphyxiées par les nappes de gaz lacrymogène devant les portes, qui finiront par céder sous la pression humaine, mais beaucoup trop tard. La mort a frappé rapidement, une multitude de corps sans vie jonche le sol. Faute de secours suffisants, les victimes sont difficilement acheminées vers les centres hospitaliers de la ville : l’hôpital du « 2 mai », ceux de la police et de l’armée ou encore l’hôpital du Secours ouvrier.
Dans la rue, outre la confusion engendrée par la recherche affolée des disparus, la colère tourne à l’émeute contre la police et le pouvoir. Jusqu’à une heure avancée de la nuit, des bandes parcourent le centre-ville lapidant les vitrines des magasins, incendiant des automobiles. Deux policiers sont attrapés, battus puis pendus par la foule, plusieurs centaines d’étudiants reviennent au stade pour saccager les installations et dans la confusion, plusieurs dizaines de détenus s’évadent de la prison du palais de justice. La rumeur d’un coup d’Etat se répand. Désemparé, le gouvernement décrète l’état de siège pour trente jours afin d’enquêter et d’éviter de nouveau désordres.
« Horreur » à la « une » de La Cronica, « Une folie collective » pour Expreso : les quotidiens de Lima révèlent l’ampleur d’une tragédie qui suscite une vive émotion dans le monde entier. Comment expliquer ce drame ? Sur le plan matériel, la Fédération péruvienne est la principale responsable, puisqu’elle n’a pas su assurer la sécurité dans le stade. Mais les raisons profondes sont à rechercher à un autre niveau : un supporter arrêté le lendemain par la police avoue « Je me suis senti poussé par une force étrange ». Fort de ce genre de témoignage, on avance la passion fanatique des « foules sud-américaines » pour le ballon rond. Dans France Football l’ancien international Gabriel Hanot reconverti dans le journalisme sportif, retient cet argument avec sévérité évoquant « le tempérament grégaire de la multitude sportive du sud de l’équateur qui obéit à des pulsions simples et primitives ». Oubliés le modeste enjeu de la rencontre et l’erreur explicable de l’arbitre, les spectateurs aveuglés semblent avoir été gagnés par la folie.
Les spectateurs entassés devant les portes du stade et arrosés de gaz asphyxiant.Photo – Droits réservés
Cette tragédie s’apparente à un fait divers, conséquence d’une violence ordinaire qui ronge les pays d’Amérique latine avec le football pour détonateur, violence des envahisseurs du terrain, violence des policiers, violence des spectateurs devenus émeutiers. La dimension irrationnelle n’explique donc pas tout : pauvre et instable, la société péruvienne des années soixante trouve un triste reflet de sa situation dans le drame de Lima, entre passion du football, anarchie urbaine et atomisation du corps social.

Yvan Gastaut
Université de Nice

Source : le très bon site WeAreFootball

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Aux armes citoyens

Débordé par la violence qui fait rage dans le pays, où le taux d’homicide atteint les 25 pour 100 000 habitants, “le Parlement péruvien a adopté, le 14 mai, une loi permettant à n’importe quel citoyen d’arrêter une autre personne en état de flagrant délit”, rapporte le quotidien El Comercio. “C’est le dernier recours pour préserver l’ordre public”, explique la ministre de la Justice, Rosario Fernández. Au Pérou, 41 % des citoyens bénéficient de la protection d’un vigile. Cette mesure exceptionnelle entrera en vigueur le 1er juillet.

Elle suscite beaucoup d’inquiétude de la part des Péruviens. Certains parlementaires dénoncent le caractère inconstitutionnel de la modification du code pénal. “Elle ouvre la porte à bien des abus et dérapages”, estiment-ils. En effet, tout habitant motivé pourra, dès cet été, faire la loi dans son quartier. Les moyens qu’il choisira pour la faire respecter restent flous. “Quelle sera la méthode appropriée pour arrêter quelqu’un ? Doit-on lui dire “ne bouge plus” et appeler la police, ou s’y mettre à cinquante pour l’arrêter dans la rue ?” raille Demetrio Meza dans El Comercio. Une enquête révèle cependant que 55 % des Péruviens pensent que “l’arrestation citoyenne” permettra de réduire la délinquance.

http://www.courrierinternational.com/breve/2009/06/11/aux-armes-citoyens

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Affrontements meurtriers au Pérou avec en toile de fond l’exploitation pétrolière de l’Amazonie

Petite revue du net pour vous informer des évènements qui secouent le Pérou depuis quelques semaines et qui ont pris un cours dramatique ce week-end à la suite d’affrontements meurtriers entre policiers et nativos. Pour résumer TRES simplement, le congrès péruvien a voté des décrets autorisant l’exploitation de nouveaux lots pétroliers en Amazonie, sans prendre en considération le droit de propriété de la terre des autochtones. Ces derniers manifestent depuis près de deux mois en bloquant les principales voies de communication (routes et fleuves) et réclament l’abrogation de ces décrets et l’ouverture de négociation. Le gouvernement refuse, pour le moment, tout compromis, et a envoyé la police lever les blocus routiers. Au cours de cette opération, plusieurs policiers et indigènes ont trouvé la mort. Quelques policiers ont également été pris en otage. Le bilan « officiel » est de 34 morts, mais il est très contesté avec notamment des suspicions d’existence de fosses communes. Ce qui n’est pas sans rappeler les pires heures de la guerre civile qu’a connu le Pérou de 1980 à 1992.

La course au pétrole tue en Amazonie péruvienne (Rue 89)

Le leader indigène Pizango fuit la tension après les violences de Bagua (AFP). Il est recherché par la justice péruvienne après les affrontements de ce week-end. Il pourrait trouver refuge politique au Nicaragua.

L’ONG Survival International, qui défend les peuples indigènes appelle les compagnies pétrolières à suspendre leurs activités. Le directeur de Survival International, Stephen Corry, a notamment déclaré :

‘Les Indiens péruviens sont contraints de prendre des mesures désespérées pour tenter de sauver les terres qui leur ont été spoliées depuis cinq siècles.

‘Ces mouvements de protestation sont le signe que l’ère coloniale est définitivement révolue. Les Indiens amazoniens ne se laisseront plus traiter avec la brutalité et l’injustice qui ont inlassablement régné jusqu’à présent. Cette époque est terminée. C’est le Tiananmen de l’Amazonie et s’il se termine de la même façon, cela entâchera définitivement la réputation du Pérou.

Et voici le communiqué de Catapa une Ong belge présente sur place :

Des volontaires de CATAPA, une ONG flamande qui travaille sur le thème des mines en Amérique Latine étaient présents durant les troubles survenus ces dernières heures à Bagua dans le nord du Pérou. CATAPA dénonce la violence, condamne la réaction du gouvernement péruvien e appuie la revendication légitime des peuples indigènes qui exige d’être partie prenante dans les décisions prises pour le développement de l’Amazonie péruvienne. Nos volontaires Marijke Deleu y Thomas Quirynen sont évacués de la région en ce moment.

Le conflit qui perdure à Bagua entre l’état péruvien et la population indigène de la région “Amazona” s’est soldé par des confrontations violentes le vendredi 5 juin lorsque les forces policières tentèrent par la force de déloger ceux qui bloquaient la route. Selon les différentes sources il y auraient entre 30 et 84 morts et une centaines de blessés. D’après ,les sources officielles de la police, les indigènes ont tirés les premiers sur les forces de sécurité qui ont ensuite répliqué. Plusieurs représentants des indigènes contredisent cette version des faits et disent être seulement armés de leurs lances traditionnelles. La majorité d’entre eux confirme que la police à ouvert le feu sur eux depuis des hélicoptères. Thomas et Marijke ont vu comment la police emmenait les corps des victimes. « ils ,tentent ainsi de diminuer le nombre officiel de morts » nous commente Marijke de Deleu.

Un conflit annoncé :

Le conflit trouve son origine dans l’accès accordé aux entreprises multinationales présentent dans cette région du nord du Pérou riche en pétrole, en gaz et minéraux.

Durant presque 2 mois plus de 30.000 indigènes habitants les différentes provinces de l’Amazonie péruvienne et de hautes andines, menent une campagne de protestation dénonçant la manière avec laquelle l’état et les entreprises proposent d’investir dans l’exploitation des ressources naturelles.

Les peuples indigènes et les organisations paysannes exigent d’être partie prenante dans les décisions sur le développement de leur pays et en particulier de leur région.

Depuis 2 mois les routes étaient bloquées par les groupes indigènes. Durant ces 2 dernières années(années du gouvernement de l’actuel président Alan Garcia), plusieurs décrets ont été publiés retirant les restrictions écologiques et sociales à l’extraction des ressources naturelles. Cela permet de simplifier l’inversion étrangère directe au Pérou en facilitant l’exploitation des mines, du pétrole et du gaz.

Le 9 mai passé, le gouvernement péruvien à déclaré les 7 provinces de la région en état d’alerte ce qui signifie « retirer temporairement les garanties constitutionnelles sur la liberté et la sécurité des personnes et l’immunité de la résidence ». Officiellement il s’agit d’assurer l’accès des routes et des aéroports et d’éviter que la production des entreprises soit affectée par les actions menées par les indigènes. L’état d’urgence est hélas aussi un moyen de justifier l’utilisation de la violence comme ce fut le cas vendredi passé.

Les négociations entre les représentants de l’état et ceux des communautés indigènes furent rompues le 15 mai. Les indigènes décidèrent alors de continuer leurs actions. Depuis lors la protestation populaire et les réponses du gouvernement se sont faites de plus en plus sévères.

La convention 169 de l’organisation internationale du travail impose la consultation des peuples indigènes

La convention 169 de l’organisation internationale du travail oblige le gouvernement péruvien à consulter les peuples indigènes pour l’exploitation des ressources naturelles de leur territoire. Le gouvernement péruvien a ratifié cette convention en 1004. Une consultation de la population a eu lieu dans la région « Amazonas ». Elle conclus que la biodiversité et la vie des populations indigènes sont menacées. Mais dans le contexte actuel mondial de manque de ressources naturelles les gains potentiels sont énormes. Ni l’état péruvien ni les entreprises muiltinationales entre lesquelles la pétrolière française PERENCO et l’espagnole REPSOL, ne sont d’accord de perdre du temps dans ce conflit long à résoudre.

Le président Alan Garcia commentait dans l’une de ces déclarations gouvernementales que « dans la constitution, les ressources naturelles sont la propriété de tous les péruviens et que tous les péruviens doivent pouvoir profiter de ressources naturelles du pais » De leur côté, les organisations indigènes ne demandent pas la souveraineté unique sur l’Amazonie péruvienne sinon d’être partie prenante dans les décision concernant le développement de leur région. Alberto Pizango, leader ce la centrale AIDESEP des peuples indigènes de l’Amazonie déclare ; « Nous ne sommes pas contre le développement, mais nous voulons que le développement se fasse suivant notre vision »

Indymedia Peru propose également une liste de liens en espagnol sur le sujet.

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Le Sentier lumineux renaît de ses cendres

Profitant du soutien des narcotrafiquants, le mouvement de guérilla connaît une seconde jeunesse. Bien équipé, il résiste à l’armée, qui multiplie les opérations pour l’éradiquer.

La réapparition du Sentier lumineux, qui a semé la terreur au Pérou dans les années 1980 et 1990, risque de provoquer de nouveaux conflits dans le pays. Renforcés par leur alliance avec les narcotrafiquants, les derniers représentants du mouvement de guérilla ont fait leur réapparition dans le sud du pays, dans la vallée des fleuves Apurímac et Ene, connue aussi sous le nom de VRAE. Leur objectif n’est plus de remplacer les “institutions bourgeoises” par un régime communiste rural, comme par le passé. Ces derniers mois, ils tentent de redorer le blason idéologique du groupe en donnant des allures de “guerre populaire” à ce qui n’est rien d’autre qu’une lutte pour la maîtrise de la route de la drogue.

L’opération lancée par le gouvernement pour contrer le nouveau Sentier lumineux dans la VRAE a été baptisée “Excelencia 777”. Il s’agit de la plus grande opération militaire entreprise depuis dix ans au Pérou. Elle a débuté en août 2008, mais, ces derniers mois, la nécessité de nouveaux investissements s’est clairement fait sentir. Depuis janvier, onze embuscades dans la région ont coûté la vie à 32 militaires. Le chef de l’armée, Otto Guibovich, admet que le Sentier lumineux pourrait compter jusqu’à 600 membres, le double de ce que les autorités reconnaissaient jusqu’à présent. “Le Sentier lumineux a réussi à changer ses rapports avec la population et avance si vite qu’il fait désormais penser aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), estime Otto Guibovich. Je ne peux écarter la possibilité d’un lien avec ce groupe, ils ont recours à des techniques très similaires.” D’inspiration maoïste, parmi les nombreuses guérillas qui se sont multipliées dans la région durant la guerre froide, le Sentier lumineux s’est distingué comme le mouvement révolutionnaire le plus féroce et le plus sanguinaire d’Amérique latine. Il a compté jusqu’à 10 000 membres et causé la mort de plus de 35 000 personnes entre 1980 et 1999, soit une moyenne de 5 assassinats par jour. Selon plusieurs enquêtes, ce mouvement de guérilla communiste fanatique s’est transformé en un groupe de narcotrafiquants à partir de juillet 1999, après l’arrestation d’Oscar Ramírez Durand, “camarade Feliciano”, numéro deux du mouvement. De 1992 à 1999, Durand avait poursuivi la lutte contre l’armée et les milices paramilitaires locales, désobéissant ainsi aux ordres du premier leader et fondateur du groupe, Abimael Guzmán, “président Gonzalo”, alors en prison. Celui-ci voulait que le mouvement signe la paix avec le gouvernement d’Alberto Fujimori (1990-2000).

Une question sensible pour les péruviens

“De 2000 à 2003, les membres du mouvement qui ne s’étaient pas rendus ont lancé une campagne destinée à réhabiliter son nom, en attribuant ses exactions à l’ancien Sentier lumineux ainsi qu’à Gonzalo et à Feliciano”, explique Jaime Antezana, spécialiste péruvien de la question. La direction a alors été assumée par Víctor Quispe Palomino, “camarade José”. Sous son influence, le mouvement a renforcé ses liens avec les narcotrafiquants. Dans un premier temps, il assurait la sécurité des mochileiros, ces jeunes chargés du transport de la cocaïne, et des planteurs de coca. Après avoir reçu des renforts, en 2003, les membres du Sentier lumineux ont enlevé 71 travailleurs de la société argentine Techint [relâchés trente-six heures plus tard]. Par la suite, leurs actions ont eu des objectifs plus économiques que politiques. Le Sentier lumineux a aussi commencé à participer à toute la chaîne de production de la coca, en incitant les paysans à délaisser les plantations légales pour devenir ses fournisseurs. L’argent de la drogue a servi à financer ses achats d’armes, la solde de près de 200 dollars versée aux hommes ainsi que leurs uniformes.

Gustavo Gorriti, directeur de l’Institut de défense juridique du Pérou, qui a étudié le Sentier lumineux, remontant jusqu’aux années 1980, pense que la comparaison avec les FARC est appropriée. “Les deux groupes ont un passé de guérilla, mais ils ont connu la prospérité en s’alliant aux narcotrafiquants.” Une autre similitude avec le cas colombien est la difficulté du gouvernement à lutter contre la guérilla sur un terrain difficile, tapissé de forêts, propice aux embuscades et que les rebelles connaissent comme leur poche. “Après les pertes subies par les forces armées dans la VRAE, l’opinion publique tend à faire de plus en plus pression pour un renforcement des actions d’endiguement de la guérilla, confirme Gustavo Gorriti. Il s’agit d’une question plutôt sensible pour les Péruviens et pour un gouvernement comme celui d’Alan García, dont la cote de popularité ne dépasse pas 20 %. Un échec pourrait avoir de sérieuses conséquences pour lui.”

Source : Courrier International

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Le rêve de Bolivar

La « nouvelle gauche en Amérique latine, réelle rupture politique ou l’Amérique latine reste le « continent de l’espérance à bas prix pour la gauche affaiblie du « premier monde » ? »

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A lire l’article de RISAL (Réseau d’Information et de Solidarité avec l’Amérique Latine).

Photo : Prise par moi à Popayan, Colombie. Ecrit sur le mur « Pour la terre et la liberté, soulève toi ».

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