Chaque pays a son bout du monde. Au Pérou la fin du monde pourrait s’appeler, Ventanilla. Le mot est trompeur. Ventanilla, en français, c’est un guichet. Un endroit où l’on est pas toujours bien reçu. Mais un endroit utile, où on vous glisse un quelque chose dont vous avez bien besoin. Le Ventanilla péruvien est aux antipodes de ces réalités administratives. C’est un lieu indéfini et indéfinissable, pourtant habité par 300 000 habitants. Le chiffre lui-même n’est pas certain. Seul le lieu est bien réel, mais sans limites. On n’y entre, comme on en sort, sans le savoir.
Ventanilla, est une sorte d’écart à 10 kilomètres au nord d’El Callao. Le port de Lima, El Callao, déjà n’a rien de l’exotisme andin imaginé par Hergé. Le ” temple du soleil ” et les cocotiers relèvent de la fiction dessinée. El Callao est un port colonial doté de restes, à la splendeur dégradée. La ville brinquebalante, accuse ses rides. Elle ” fait ” son âge et attend l’argent de l’UNESCO. C’est plus au nord, au-delà des raffineries, des amas de conteneurs et des murs aveugles, cachant mal usines et fabriques improbables, que commence l’outre ville, Ventanilla.
Sous l’épaisseur ouateuse de faux nuages et de vraies brumes, sur des vals de collines secs et sableux, disparaissant sous les eaux en bout de plage, un amoncellement de cases est posé en alignements discontinus, sur des kilomètres. Végétaux, bois de palette, couvertures constituent le domaine des plus démunis. Les plus débrouillards, les vieux Ventanilleros ont thésaurisé des briques. Brique à brique ils ont monté des murs de hauteur variable, inachevés, et pour certains partiellement peints. Côté bois et végétaux, des pistes plus ou moins carrossables assurent une voie de passage aux piétons et aux carrioles les plus inattendues. Côté brique une route asphaltée où pétaradent les taxis cholos et les minis bus surchargés. Et comme pauvreté ne rime pas toujours avec bons sentiments les anciens accaparent pour le revendre aux nouveaux arrivants le bois de palette récupéré à El Callao.
Ventanilla c’est une histoire des malheurs du Pérou. Des vagues successives de migrants ont fini là après chaque crise économique et au plus fort des affrontements à l’époque de Sentier Lumineux. D’autres ont été chassés par la rénovation urbaine, de Lima à 30 kilomètres. Et encore d’autres ont été chargés manu militari du temps d’Alberto Fujimori dans des camions. Ils les ont conduit du bidonville, mondialement connu d’El Salvador, pour les abandonner sur un bout de sable de Ventanilla, 30 kilomètres plus haut. Il y a là d’un ” quartier ” à l’autre des Indiens de la forêt vierge, venus des confins brésiliens, des aymaras de la Montagne, des vieux limeños, des gens de la côte.
Plus de la moitié de la population n’a pas d’eau courante. L’eau est distribuée par des camions citernes. Il n’y a pas d’égouts. 80% de la population est au chômage ou vit de petits métiers. Le maire, Juan José Lopez, athlétique quinquagénaire, ne se laisse pas démonter. Il n’a pas voté aux dernières élections. Il a levé les bras pour appeler les indécis à soutenir sa candidature, à la fin d’un meeting, deux jours avant la consultation. Quand il a ramené ses bras le long du corps, il s’est aperçu qu’un camarade de liste avait profité de ses élans civiques pour lui soustraire son portefeuille. ” C’est vrai ” dit-il, ” la convivialité avec des gens qui ne se connaissent pas, qui viennent de partout, avec la pauvreté et l’absence de travail, n’est pas extraordinaire “. ” Le plus désespérant “, ajoute-t-il, ” c’est l’abandon “. ” Nous sommes oubliés par l’Etat. On nous promet un hôpital depuis plusieurs années ce qui ne serait pas du luxe pour nos 300 000 habitants. L’année prochaine on devrait poser la première pierre d’une maternité. Un accidenté, un grand malade ici meurt. “. «Mais le plus grave c’est qu’on est ignoré des associations de solidarité internationale ». « Alors on fait avec les moyens du bord. Seuls 20% des gens payent l’impôt. Avec ça on arrive à distribuer gratuitement 30 000 verres de lait tous les matins. On a acheté du matériel permettant de construire des préfabriqués pour abriter les enfants qui travaillaient dans des écoles insalubres. Pour le reste on réunit les gens par quartiers et on essaie de monter avec eux un budget participatif, d’établir des priorités ».
A l’autre bout de la ville, à San Isidro et Miraflores, le Grand Golf alterne avec des hôtels de ” classe “, des tours de verre, des centres commerciaux qui n’ont rien à envier avec ceux de Miami. Tous les noms du chic et de la mode internationaux alternent d’une rue et d’une boutique à l’autre. Les trottoirs bien peignés, d’herbe fraîche, ou de carreaux bien aplanis, sont égayés de palmiers et la nuit de lampes créatrices de formes esthétiquement exquises. Dans cet autre Lima, policé et urbain, le Pérou a beaucoup de guichets, et peu de problèmes. Entre les deux une frange de quartiers hésitants, alternent immenses salles de jeux, ruisselant de néons agressifs, chifas- restaurants chinois, et les maisons de tous ceux qui peinent à joindre les deux bouts. Excédés par l’insécurité, ils ont ici et là d’autorité grillagé leurs rues, dont l’accès est confié à des sortes de concierges payés pour veiller au bon grain.
Tous pourtant sont citoyens de la République du Pérou. Tous, en principe égaux devant la loi, doivent élire en 2006 leur prochain Président de la République. L’actuel, Alfredo Toledo, a déçu. Il a beaucoup promis. Mais seule la queue s’est allongée devant des guichets désespéramment vides. Il n’a plus que 8% des intentions de vote. Les autres, les autres candidats, sont tout aussi critiques que les citoyens de base. Mais qu’ont-ils à offrir ? A Ventanilla, de toute façon bien que le vote soit obligatoire, les gens n’ont pas l’intention de gaspiller leurs soles pour acheter leur carte d’électeur. Beaucoup ne voteront pas. Ailleurs on espère et on attend. On attend des hommes nouveaux. Mais pour l’instant, il n’y en a pas. La boite à malice des sondages donne à parts égales, Alfredo Panagua, ancien président ; Alan Garcia, ancien président ; Alberto Fujimori, ancien président ; Lourdes Flores, ancienne candidate aux élections présidentielles. Et les propositions, dépassant l’invective et les plans sur la comète se font attendre. Conscient de l’impasse politique et de l’insatisfaction sociale, Toledo tente d’occuper les tréteaux en donnant aux péruviens un ” méchant ” à croquer, le Chili. Il a gratté ces dernières semaines sur les vieilles blessures léguées par la guerre du Pacifique, gagnée en 1881 par le Chili, sur ses voisins bolivien et péruvien. Le remède n’a pas bien pris. Les Péruviens plus sensibles aux nourritures terrestres auxquelles ils aspirent avec une impatience grandissante qu’aux réparations patriotiques d’hier n’ont pas bien mordu à l’hameçon.
D’après les organisations de conjoncture internationale l’année écoulée a été très bonne pour l’économie péruvienne. Les fondamentaux sont excellents. Les matières premières, activité d’exportation principale, ont fait un bond significativement élevé. Quand aux vrais problèmes du pays ils ne sont peut-être pas à Ventanilla, là où une observation trop terre à terre voyait un déficit social durable, insoutenable, bombe à retardement social et politique. Si l’on en croit un titre à grand tirage de la presse chicha, (populaire), El Chino, publié début mai, « Américains et Russes tortureraient des martiens prisonniers »… La lecture complète de l’article supposait bien sûr de passer au guichet du vendeur. A Ventanilla, malheureusement quasiment personne, n’a pu accéder à cette information, faute d’argent.
Jean-Jacques Kourliandsky / Espaces latinos / juin-juillet 2005
Source : IRIS : Institut de Relations Internationales et Stratégiques